L'art des jardins à travers l'Europe au siècle des Lumières

L’art des jardins à travers l’Europe au siècle des Lumières
Au XVIIIe siècle, alors que les Lumières façonnent une nouvelle manière de penser le monde, les jardins deviennent un espace où la nature et la philosophie se rencontrent, s’entrelacent et s’entrelacent. Loin de se réduire à une simple recherche esthétique, l’aménagement de ces espaces verts devient un acte philosophique, un terrain d’expérimentation où se tisse un dialogue entre la pensée et le paysage. Jean-Marc Schivo, architecte et observateur éclairé de cette dynamique, nous offre dans son ouvrage L’art des jardins à travers l’Europe au siècle des Lumières une exploration érudite et sensible de ces lieux de transition où la nature se fait enseignante et la pierre, vecteur de message. Ces jardins, construits par des mécènes acquis aux idées nouvelles, ne sont pas de simples écrins végétaux, mais de véritables encyclopédies symboliques à ciel ouvert. Tels des temples de verdure, ils sont jalonnés de fabriques, de grottes, de pyramides et de temples allégoriques, autant d’étapes sur un cheminement initiatique, réminiscent des itinéraires spirituels et philosophiques antiques. Ils rappellent, dans leur conception, l’itinéraire du pèlerin ou celui du cherchant qui, pierre après pierre, symbole après symbole, façonne son édifice intérieur. Dans la lignée des idées de Jean-Jacques Rousseau, ces jardins rompent avec l’ordre rigide imposé par les tracés à la française d’André Le Nôtre, jardinier du roi Louis XIV, concepteur des jardins de Versailles, Vaux-le-Vicomte, Chantilly et du Château du Fayel. Ils ouvrent un espace où la nature semble reprendre ses droits, se pliant aux lois du hasard plus qu’à celles du compas. Mais il s’agit là d’un apparent désordre, d’une anarchie savamment orchestrée, où chaque détour, chaque clairière recèle un enseignement caché. Ainsi, le Désert de Retz, à Chambourcy (Yvelines), avec ses ruines évocatrices et ses architectures singulières, ou encore les jardins anglais, qui transforment le paysage en une véritable dramaturgie de la connaissance, deviennent les reflets d’une pensée en gestation, celle d’un monde qui redécouvre l’homme et sa place dans la nature.
Désert de Retz, grande pyramide
Élisabeth-Louise Vigé- Le Brun, Hubert Robert (1788)
Jean-Marc Schivo ne se contente pas d’énumérer les sites et leurs singularités ; il nous fait entrer dans la vision de leurs concepteurs, nous plonge dans la fabrique même de leur pensée. À travers de grandes figures telles que Hubert Robert, l’un des principaux artistes français du XVIIIe siècle et créateur de jardins, ou encore le prince de Ligne, mémorialiste belge renommé, l’ouvrage met en lumière la volonté de ces concepteurs d’aménager des espaces propices à la méditation, des lieux où l’homme peut renouer avec l’harmonie du monde. En cela, l’ouvrage dépasse le cadre d’une simple histoire des jardins pour nous faire toucher du doigt une quête plus vaste, celle d’un dialogue entre l’humain et le cosmos. Ce qui ne manquera pas de séduire tout particulièrement les Francs-Maçons. L’auteur emploie un vocabulaire qui leur est plus que familier : il nous parle d’alchimistes de la nature, de Loges, de symbolisme, du végétal, des colonnes et des limites du Temple, des quatre éléments, de la caverne des plantes, de la sagesse, de la magie, de l’eau, d’architecture allégorique, mais aussi de pyramide, de verticalité, de pont et de parcours initiatique menant à la nature, à soi-même, aux autres et, enfin, à la société entière. Une terminologie qui pourrait elle-même faire l’objet d’un glossaire maçonnique tant elle résonne en écho avec l’univers de l’initié et du cherchant de lumière. C’est véritablement une œuvre captivante que nous avons plaisir à découvrir sous la plume de l’auteur, sublimée par des illustrations remarquables qui enrichissent et magnifient encore davantage le propos. Bien évidemment, la bibliographie, avec ses références philosophiques, symboliques et ésotériques, vient enrichir l’ouvrage et ouvrir de nouvelles portes à ceux qui désirent aller plus loin. Mais ces jardins sont aussi le reflet des tensions d’une époque. Derrière l’apparente douceur de leurs courbes et la richesse de leur composition, ils traduisent une volonté de contrôle, une manière d’ordonner le monde selon une logique propre à leur époque. Ils sont les témoins d’une transition, d’un basculement entre une nature domestiquée et un monde où l’homme tente de retrouver une forme de fusion avec l’univers. Un paradoxe qui n’est pas sans rappeler la dualité inhérente à toute quête initiatique : l’ordre et le chaos, la maîtrise et l’abandon, le visible et l’invisible.
Jean-Marc Schivo
En fin observateur, Jean-Marc Schivo nous donne à voir, à travers cet ouvrage, un pan méconnu de l’histoire des idées, où l’art du paysage devient une écriture de l’esprit. Il nous rappelle que ces jardins, souvent menacés par le temps et l’oubli, demeurent des lieux vivants, porteurs d’un enseignement toujours actuel. Car au-delà de leur beauté intrinsèque, ils nous invitent à interroger notre rapport au monde, à la nature et, en filigrane, à nous-mêmes. Par cette lecture, il est aisé d’établir un parallèle avec la démarche maçonnique. N’est-ce pas là un autre jardin initiatique que celui dans lequel évolue le cherchant ? Un lieu où chaque élément porte un sens caché, où le sentier est un parcours à la fois physique et intérieur ? La loge, comme ces jardins philosophiques, est un espace symbolique où se joue la lente élévation de l’initié, un microcosme où le profane apprend à déchiffrer les signes du monde. En cela, l’œuvre de Schivo résonne profondément avec l’itinéraire du franc-maçon, qui, à travers le langage des symboles, s’efforce de déchiffrer le grand livre de la nature et d’y lire l’écho de sa propre élévation. Ainsi, L’art des jardins à travers l’Europe au siècle des Lumières ne se limite pas à une étude historique des jardins ; il met en évidence la profonde relation entre ces espaces et la franc-maçonnerie. Jean-Marc Schivo explore avec minutie cette connexion en évoquant notamment Wilhelmsbad, en Allemagne, ville où s’est tenu le célèbre convent maçonnique de 1782, marquant un tournant pour le Rite Écossais Rectifié. Il examine également le Parc Royal de Bruxelles, qui présente toutes les caractéristiques d’un parc conçu selon un symbolisme maçonnique. À travers cette analyse, qui nous entraîne de l’Angleterre à l’Italie, en passant par la Russie, la Suède, la Pologne et l’Allemagne, l’auteur plonge au cœur même de la symbolique du jardin comme espace initiatique, où l’architecture et la nature deviennent des vecteurs de transmission ésotérique et philosophique. Il nous rappelle que le jardin n’est pas seulement un lieu de contemplation, mais aussi de transformation. Un espace où le cherchant, en errant parmi les sentiers, se laisse façonner par les paysages, comme la pierre brute se laisse polir par l’outil du compagnon. Car en définitive, chaque jardin est un temple, et chaque temple, un miroir où se reflète l’âme de celui qui le parcourt. Éd. Dervy, une marque du groupe Guy Trédaniel   L’art des jardins à travers l’Europe au siècle des Lumières Jean-Marc Schivo – Éditions Dervy, 2024, 454 pages, 46 € – Format Kindle 29,99 €
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